{1025}REMARQUES SUR CE CATALOGUE.
Idée des Manuscrits les plus interessants.
I.
On ne sçauroit rendre trop de justice aux soins que Monsieur l’Abbé Sevin s’est donné pour réussir dans le choix des manuscrits Armeniens arrivés en France en 1730. Ce recueil, j’en conviens, n’est formé que de pieces ramassées chez differens particuliers, mais par les sages mesures employées par ce judicieux Abbé, nous n’avons qu’à nous louer d’un tel choix.
Je voudrois qu’il me fût permis de faire quelques reflexions sur le merite de la plûpart de ces manuscrits, mais je donnerois trop d’étenduë à ce petit ouvrage. Qu’il me suffise d’en toucher quelques uns en passant.
Les D-Jarrintirs sont un recueil d’Homelies très-estimé chez les Armeniens, car outre les discours moraux de plusieurs Peres de l’Eglise d’Armenie, ils renferment quantité d’Homelies des Peres de l’Eglise Grecque & de l’Eglise de Syrie, des actes des Martyrs, & plusieurs pieces qui concernent l’histoire Ecclesiastique. Le D-Jarrintir marqué à la lettre B. avec deux autres fragments considerables du même genre marqués aux lettres E. & F. sont écrits en caractere Oncial, & par consequent très-anciens. L’un d’eux paroît être du onziéme siecle, & les autres du dix ou onziéme.
Les Aïsmavourq ou Menologes sont un ouvrage si essentiel à une Eglise, que ce seroit manquer à ce qu’elle a de plus précieux si on n’en faisoit pas l’aquisition. Celui d’Armenie a cela d’interessant pour nous qu’il donne l’histoire non-seulement des Saints, mais encore des Hommes Illustres par leur sçavoir & par leurs dignités, quoique schismatiques d’ailleurs: c’est de ce Menologe que l’on tirera des faits essentiels & des dates necessaires à l’histoire d’Armenie.
Les Liturgies & les Rituels sont estimables dans toutes les Eglises, mais sur tout dans celle-ci. On ne peut rien de plus éloquent ni de plus touchant que leurs prieres, ni de plus auguste que les ceremonies Armeniennes.
Le Kanonakirk ou Livre de Canons, est un recueil d’autant plus précieux, qu’il contient les Canons des Apôtres, ceux de S. Thadée, ceux des Conciles les plus celebres d’avant le Synode Oecumenique de Nicée, ceux des quatre premiers Conciles generaux; les Decisions des Conciles d’Armenie, des Patriarches & des plus Illustres Evêques de cette nombreuse Eglise.
Les Charaknots, ou recueil des Cantiques d’Armenie, contiennent des ouvrages respectables, non-seulement par leur antiquité, mais aussi par leur Poësie pleine d’expressions nobles & d’idées sublimes. C’est aussi dans ce recueil que l’on peut voir jusqu’où la plûpart des Auteurs de ces Cantiques celebres ont porté leur goût pour la Musique.
Les Livres de controverse composés par les Schismatiques-mêmes, nous sont extrêmement necessaires pour connoître par nous-mêmes quelles sont les veritables opinions de ceux que l’on a souvent accusés sans les entendre. On doit ranger au nombre des controversistes, le sçavant Kakig ou Gaghik Roi d’Armenie, qui detrôné par les Grecs alla défendre à Constantinople la foi de son Eglise en plein Synode. C’est ce qu’on peut voir dans l’histoire d’Armenie par Matthieu au manuscrit A m. ou A t.
Les Commentateurs d’Armenie ont d’ordinaire trois qualités: La brieveté, la justesse & la solidité, mais ils aiment tous la précision.
Les Poëtes ont du feu, de la noblesse & de la facilité, cependant entre ces Poëtes, on doit distinguer Nerses IV. du nom, grand Patriarche d’Armenie, que les Armeniens regardent comme l’Homere de leur Nation. Mais en quel genre d’érudition ce celebre Patriarche n’a-t-il pas réussi? Le nombre des Poëtes dont nous avons les ouvrages dans ce Catalogue, monte à 22. ou 23. sans y comprendre Hethom que nous appellons Haiton Roi d’Armenie.
Les Grammairiens sont ici au nombre de quatre, deux Anonymes, Simon de Iulfa du siecle dernier, & le celebre Jean d’Eznik qui vivoit dans le treiziéme siecle. C’est à ce Grammairien que nous sommes redevables du plaisir que nous avons de lire encore les observations sur la Grammaire Armenienne faite par les Auteurs qui l’ont precedé, mais sur tout par le celebre Maghistros Prince d’Armenie.
L’ancienne Philosophie n’a pas été negligée dans cette terre de Sçavans. Le fameux David le Philosophe qui fleurissoit dans le cinquiéme siecle, possedoit le systême de Platon aussi-bien que celui d’Aristote, & sans être esclave ni de l’un ni de l’autre, il sçavoit établir ses opinions avec une précision & une clarté qui le met fort au-dessus des Philosophes ordinaires.
Les Historiens sont en petit nombre à la verité dans ce Catalogue, mais est-il extraordinaire que des particuliers veuillent se conserver un meuble aussi precieux par l’utile que par l’agreable? Cependant outre les D-Jarrintirs, ou recueil d’homelies & les Menologes, nous avons:
I°. Agathange que l’on dit avoir été Se-{1026}cretaire du Roi d’Armenie, son histoire contient la vie de S. Gregoire l’Illuminateur, mais elle a besoin de passer par l’épreuve de la critique.
II°. Mesrop a composé la vie de Nerses I. du nom, sixiéme grand Patriarche d’Armenie. On y trouve des faits très-interessants. Cet Historien vivoit dans l’onziéme siecle, il est different du celebre Docteur Mesrop, qui dans le cinquiéme siecle fut l’inventeur des caracteres dont les Armeniens se servent aujourd’hui. Cette histoire de Nerses I. forme la premiere partie du volume A m. & se trouve repetée dans A t.
III°. Mathieu est Auteur d’une histoire d’Armenie depuis l’an de J. C. 954. jusqu’à l’an 1111. Le volume dans lequel elle se trouve est marqué A t. Le manuscrit A m. qui renferme la même histoire ne va que jusqu’à 1083. mais par la table qui est au commencement du volume, on voit que l’histoire de Mathieu a été portée au-delà d’onze-centonze, soit que cet Historien ait vêcu longtems, soit qu’il ait eu un continuateur. Il commençoit à écrire en 1063. Cet Auteur a pris, comme on le voit dans sa Preface, toutes les mesures imaginables pour remplir les devoirs d’un Historien fidele, exact & judicieux. L’histoire Byzantine, celle de Perse, de Georgie & des Sarrasins recevront des lumieres par le secours de cet Ecrivain, sans compter que nous y trouvons quelque chose sur la premiere Croisade.
IV°. Les Ouvrages du Docteur Samuel sont: 1°. Une Genealogie des Patriarches depuis Adam jusqu’à l’Ere Chrétienne. 2°. Une histoire abregée des trois familles de Sem, Cham, & Japhet. De Sem, on ne voit sortir ici que la famille d’Abraham dont les Hebreux sont descendans par Sara, les Arabes par Agar, & les Parthes par Cethura. De Cham sont issus les fondateurs des autres Monarchies, de l’Asie, de l’Afrique, de la Grece & du pays Latin. Mais de tous les descendans de Japhet, l’Auteur ne parle que des seuls Armeniens. Il fait le denombrement des Rois de cette nation, & marque leur nom & la durée de leur Regne depuis le déluge jusqu’à J. C. Il avertit que leur histoire est en désordre depuis Alexandre le Grand jusqu’à Valarsacès I. frere d’Arsacès le Grand Roi des Parthes, environ 200. ans avant l’Ere Chrétienne. 3°. Une Chronologie qui paroît faite avec toute l’éxactitude imaginable. Elle est à sept colonnes. 1°. L’on marque les Olympiades. 2°. Les années de l’Ere Chrétienne. 3°. Les Empereurs. 4°. Les Rois des Perses. 5°. Les Rois d’Armenie. 6°. Les Patriarches de cette Eglise, & 7°. Les années de l’Ere Armenienne qui a commencé à l’an de J. C. 553. Cette table chronologique est marquée année par année, l’on trouve en marge les faits les plus importans, soit de l’histoire d’Armenie, soit de l’histoire étrangere. J’ai observé que le Copiste a poussé la table chronologique jusqu’à l’an 1667. apparamment dans le dessein de continuer l’ouvrage qui ne va que jusqu’en 1337. il auroit sans doute emprunté ce qui lui étoit necessaire pour exécuter son dessein, car on trouve dans l’ouvrage d’Arraqel une chronologie qui va jusqu’en 1667.
V°. Le Docteur Thomas a écrit l’histoire de Tamerlan, & celle de Cyriaque grand Patriarche d’Armenie, qui fut élû vers 1443. les ouvrages de Samuel & de Thomas sont dans le même volume marqué C Y.
VI°. Michel Patriarche de Syrie a composé une histoire depuis Adam jusqu’à l’an de J. C. 1195. & traduite en Armenien par ordre de Constantin I. du nom Grand Patriarche d’Armenie, qui fut élû en 1223. Cette histoire est peu judicieuse à mon goût & paroît pleine de fables, mais on trouve dans le même volume une liste des Patriarches de Rome, d’Alexandrie, de Jerusalem, d’Antioche & d’Ephese dont Constantinople a pris la place, si l’on en veut croire l’Auteur. Cette liste est suivie d’un catalogue des Rois & des Patriarches d’Armenie. Le traducteur fait ensuite une description fort touchante des malheurs qui de son tems désoloient ce Royaume. Le manuscrit est marqué à la lettre N.
Voilà ce que nous avons d’historiens en manuscrit; mais il y en a encore deux parmi les imprimés, sçavoir, Moïse Khorenatsi, ou le Grammairien dont l’histoire commence au déluge & finit vers le milieu du 5. siécle, tems auquel vivoit cet Ecrivain. Cet ouvrage très-estimé chez les Armeniens merite bien de l’être. Arraqel Auteur moderne a composé l’histoire d’Armenie, depuis l’an 1443. jusqu’en 1667. Vous y verrez des piéces interessantes au sujet des Ottomans & des Persans. On ne sera pas fâché de les lire. Vous y trouverez de plus l’abregé chronologique, dont j’ai parlé plus haut, une liste des grands Patriarches d’Armenie depuis Nerses IV. qui fut élû en 1168. jusqu’au tems où l’Auteur vivoit; une liste des Empereurs Ottomans; une des Rois de Perse, & un catalogue où est marqué le nom de celui des Docteurs qui dans son tems tenoit le premier rang parmi les autres. Ce catalogue commence à Nerses IV. & finit en 1667. Tels sont les Historiens au nombre de huit, qui se trouvent à la Bibliotheque du Roi. Mais j’en ai découvert dix autres qui me paroissent anterieurs au treiziéme siécle. J’en ai donné un état à Monsieur l’Abbé Salier. Son goût pour toute sorte d’érudition; & sur tout pour l’Orientale, me répond que je ne pouvois pas le mettre en meilleures mains.
II.
Des Manuscrits doubles.
J’abuserois de la patience du lecteur, si je voulois parcourir chaque volume du catalogue pour en marquer le merite & l’utilité. J’observe simplement que s’il y en a quelques-uns de répétes, on ne doit pas regarder cette répétition comme onereuse ou comme inutile, les D-Jarrintirs, par exemple, quoiqu’au nombre de quatre sont tous d’une espece differente, & l’on trouve par consequent dans les uns des piéces qui ne se rencontrent pas dans les autres, comme je le démontrerai dans mes notices, où j’ai fait l’énumeration des piéces contenuës dans chaque volume.
Il en est de même des Machetots ou Rituels. {1027}Les uns renferment de certains rits & certaines bénédictions que vous chercheriez en vain dans les autres. On pourroit dire qu’il y a trop de Charaknots ou livres de Cantiques, mais la multiplicité en ce genre n’est pas un mal. Cet excellent livre est l’ouvrage des meilleurs maîtres, soit en Poësie ancienne, soit en musique. Pourra-t-on les employer d’une maniere plus utile, qu’en les prêtant à ceux qui voudront étudier la langue Armenienne? J’en dis autant des autres livres doubles. Qu’il seroit à souhaiter que nous eussions deux ou trois exemplaires de la Bible, du Nouveau Testament, des Historiens, des ouvrages de Nerses IV. de S. Gregoire Narekatsi pour prêter aux éleves qui se présenteront: d’autant plus que les manuscrits & les imprimés Armeniens ne se trouvent point en France.
III.
De l’antiquité de certains manuscrits.
On ne sera pas fâché de voir ici d’un coup d’oeil le nombre d’anciens manuscrits qui se trouvent dans ce catalogue. Nous en avons trente-six que voici.
I°. Trois du dixiéme ou du onziéme siecle.
II°. Cinq du douziéme siécle, dont un a été corrigé de la propre main du célebre & saint Docteur Nerses de Lambron Archevêque de Tarse, mort en 1200.
III°. Sept du treiziéme siécle.
IV°. Vingt-un, depuis l’an 1300. jusqu’en 1400.
Ce qui fait plus d’un quart sur le total des 128. manuscrits apportés de Constantinople.
IV.
Avis pour la conservation de ces manuscrits.
Ce que je viens d’observer sur le merite de ces manuscrits, m’engage à donner ici un avis qui me paroît absolument nécessaire. L’humidité produit deux effets préjudiciables aux manuscrits. Le premier de ces effets est d’amolir l’encre qui n’est pas assez gommée & de coller ensemble les feuillets. Voulez-vous les décoller? l’écriture s’enleve en même tems. Le second est de faire naître sur les Lettres mêmes certaines petites taches blanches semblables à une espece de teigne, qui peu à peu ronge le caractere, & le fait ensuite disparoître. C’est ce que l’on appercevra facilement en examinant les pages de l’énorme D-Jarrintir que l’on a inseré dans des cartons.
J’estimerois par consequent qu’il seroit nécessaire pour la conservation des manuscrits Armeniens, de les placer dans un lieu sec sur des tablettes exposées à une croisée où le Soleil donne tous les jours, afin que ses rayons; pénétrant au travers des vitres, conservent ces volumes dans le degré de sécheresse qui leur est si convenable.
V.
Enfin j’avertis les personnes qui pendront interêt à ces livres Armeniens, & à qui ce catalogue ne suffiroit pas, qu’elles trouveront à la tête de chaque volume, une notice dans laquelle sont énoncées toutes les piéces contenuës dans le manuscrit.